Théorie du genre à l’embarquement

Ils sont dans la salle d’attente, tous les deux en jogging et baskets. Il lit sur sa tablette un traité de math appliquées. Il zoome, fronce les sourcils. Il change de page et son visage s’illumine à chaque fois qu’il comprend comment une équation s’applique en terme de code: il est programmeur. Il a l’air heureux et inspiré. On devine qu’il a laissé à regret deux gros ouvrages qui ne pouvaient pas le suivre dans un voyage en sac à dos. Elle est à coté de lui, en jogging également, mais rehaussé d’accessoires pour rester féminine. Peu importe si le fond de teint ne tient pas ses promesses et si le mascara finit par couler dans les ridules – elle consacrera une vingtaine de minutes à se refaire une beauté à l’atterrissage.

Elle lit aussi. Tout dans la couverture de son livre clame «léger », « apprivoise-moi », contrairement aux ouvrages de son mec qui n’a pas besoin de se prétendre sympathique ou accessible. Pour elle, c’est du self-help, de la spiritualité ou du développement personnel. Impossible à déterminer avec certitude, mais on ne peut pas se méprendre sur le style. A l’occasion, elle lui commente ses trouvailles au gré des chapitres. Il acquiesce, mais il se tait le plus souvent. Comprendrait-elle que deux boules qui rentrent en contact dans l’espace finissent par s’imbriquer les unes dans les autres ; et que chaque contact nécessite un nouveau calcul pour sauvegarder l’apparence générale ?

Ces différences d’intérêts et mentalités laissent deviner leurs écarts de salaires et de perspectives. Il n’aura jamais aucun mal à vendre ses compétences tandis qu’elle devra toujours prouver son utilité. Et se vendre moins cher, puisque des comme elle, il y’en a tant. Et des couples comme eux, sont répliqués par millions. A commencer par cet aéroport. Monsieur lit The Economist tandis que Madame survole ELLE. Monsieur décortique son bilan analytique sur son PC, Madame lit un une fiction colorée. Monsieur annote un rapport, Madame sourit au bébé à coté d’elle, qui pour le moment lui montre joyeusement ses gencives.

Elles consacrent leur énergie à fournir des soins à ces hommes dont elles prennent les noms, qu’elles suivent, secondent, suivant cette nature femelle, ingurgitée de gré ou de force, qui est de donner du soin.

Jon abandonne ses math pour embarquer, je referme mon carnet de notes tandis qu’une autre console le bébé qui s’est mis à hurler.

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